Osheaga, jour 2: Anna, l’insolation
* 2e d’une série de trois textes sur Osheaga. Le premier est ici*
Bon, on arrive au parc Jean-Drapeau avec notre beau petit plan bien réfléchi, et dès la première collègue qu’on croise dans le métro, tout ça part en vrille. Rien ne sert de se battre contre les éléments (sociaux), faut suivre le courant. On a alors jeté ledit plan et butiné de scène en scène pour enfin être frappé par deux vifs coups de coeur, nos meilleurs concerts de cette journée du samedi de l’édition 2011 d’Osheaga: celui du rappeur de Chicago Lupe Fiasco sur la grande scène de la Montagne, et l’autre, de l’auteure-compositrice-interprète londonienne Anna Calvi. Entre ça, des concerts, des conversations et quelques bonnes bières.
Twin Shadow + Mountain Goats + Egyptrixx
Première escale: sous le stabile de Calder pour revoir Egyptrixx, qui nous avait bien bourré les oreilles à son premier passage à l’Igloofest.
D’abord, on est bien content du réaménagement du site. Vive le Piknic à son endroit naturel sous le stabile, même s’il a parfois souffert de sa position, disons, excentrée. Pour Egyptrix sous le soleil, c’était parfait, et les basses boueuses, les rythmiques langoureuses et les synthés anesthésiants ajoutaient de la moiteur à cet après-midi vacancier.
On a fait quelques aller-retours entre Mountain Goats, scène Verte, et Twin Shadow, scène des Arbres, où était posté le crew du Piknic l’an dernier. Beaucoup mieux aménagée cette année, la scène des Arbres servait aussi d’oasis d’ombre et de pelouse pour les festivaliers qui s’évachaient confortablement entre deux concerts. Bref, si on a fait la girouette entre ces deux scènes voisines, c’est bien parce qu’aucun des deux groupes ne nous a vraiment conquis.
Mountain Goats, vétérans de la scène indie américaine, ont déballé leur folk-rock avec un entrain certain. Mais voilà, nous n’étions pas en phase avec eux. Pas assez de punch en cet après-midi guilleret, des chansons qui ne collent pas aux tympans. Mauvais contexte, se dira-t-on en voulant leur accorder le bénéfice du doute. Retournons plutôt chez Twin Shadow, dont on avait beaucoup apprécié le premier album, Forget, lancé l’automne dernier. Ça y était un peu plus: un rock indé nappé de synthétiseurs, une présence scénique sentie du leader George Lewis Jr. Mais alors? Répétitif. Un groove diffus, loin d’être désagréable, mais qu’on retrouve presque intact d’une chanson à l’autre. Ça manque de variété, ce que la nature même du festival abhorre. On change de scène? (J’espère avoir répondu à ta question, Julien!)
Suuns
Un de mes coups de coeur locaux de la dernière année, Suuns. Suis un fan fini de Led Zep, et j’en reconnais dans le blues bionique de ces Montréalais. Planté sous les arbres de la scène du même nom, gloup-gloup on avale le travail de ces musiciens sans grande technique, reconnaissons-le, mais déjà pourvus d’un son qui les distingue. Or sur scène, Suuns tamise les teintes de blues en soulignant plutôt ses traits électro, industriels et IDM. Lugubre, limite minimaliste, un peu de vieux NIN, de Suicide, mais avec un étrange sens mélodique, discret sous les bruitages et les lignes de basses synthétiques primaires. Pas encore arrivé à maturité, mais néanmoins agréable.
Karwka
Parce que Sia, on s’en balance pas mal, et que DâM-Funk nous a fait perdre de précieuses et silencieuses minutes en essayant de brancher comme du monde ses ordinateurs et séquenceurs, ben voilà qu’on revoit Karkwa en cuisant devant les scènes principales (au fait, je me demande bien de quoi est fait le revêtement du sol? Soulagé de ne plus voir la poussière lever, mais je regarde cette couleur goudronnée et j’ai l’impression qu’on a acheté une fin de stock d’asphalte pour aplanir le parc Jean-Drapeau. M’enfin.)
Solide comme toujours, Karkwa. On les a vu tellement souvent qu’on ne sait plus quoi rajouter à propos du groupe. Disons seulement qu’ils avaient l’air heureux, que la foule était constituée autant de fans que de curieux (on remarque énormément de touristes ontariens et américains à Osheaga), et que le type qui aspergeait la foule avec un canon à eau avait l’air de bien se marrer.
Lupe Fiasco + Death From Above 1979
D’accord avec vous: il est bien mauvais, ce dernier disque (Lasers) de Lupe Fiasco. Mais le concert? Oulà. De la dynamite. Un band rock (guitare, batterie, synthés/basse électronique), une attitude punk, tout de même des succès, avec les meilleurs extraits tirés de The Cool et Food & Liquor, classiques modernes d’un hip hop américain aux idées larges.
Une petite heure au gros soleil sur la scène de la Montagne avec Fiasco qui nous a requinqués solide. Section rythmique d’acier, un groove entre rap et rock à faire décoller les tatouages du Lil’Wayne-à-guitare de Rebirth, et, à notre émerveillement, de vrais de vrais fans qui chantaient/rappaient avec lui les Kick, Push, Superstar ou encore The Show Goes On, entre autres de ses mieux connues. Accompagnant cette prestation galvanisée, un discours socio-politique cinglant de la part de cet artiste qui n’a pas eu la langue dans sa poche à propos de GWB et qui, encore aujourd’hui, ne se gêne pas pour taper sur le clou d’Obama. Ses railleries à propos des États-Unis étaient particulièrement musclées, alors qu’il dénonçait le racisme et l’enflure de la population carcérale.
Pour nous faire attendre DFA79, c’était impeccable. Le duo torontois a ensuite pris la scène de la Rivière alors que, devant eux, un pain de fans impatients compressaient les clôtures de sécurité. Grainger et Keeler ont fait beaucoup de bruit, et l’ont fait à vitesse maximale, piochant d’emblée dans Turn it Out comme on donne un coup de point sur le verre de la sonnette d’alarme quand y’a début d’incendie. Ces premières 20 minutes étaient chouettes, mais là, excusez-moi, faut que je quitte, j’ai un rendez-vous galant sous les arbres…
Anna Calvi
Ne le dites pas à ma blonde, mais en me couchant hier soir, je voyais encore le bleu des yeux d’Anna Calvi. C’est dire, d’abord, combien elle a fait belle première impression, et ensuite combien trop peu de gens ont pris le temps d’aller voir son travail, j’ai pu m’approcher si près de la scène que j’ai cru un instant qu’elle ne jouait que pour moi seul…
Plus sérieusement, on a eu quarante riches minutes musicales, et tous présents devant la scène des Arbres en auraient pris soixante de plus. Le buzz, ce n’est pas de la frime. Elle chante aussi bien sur disque que sur scène – une voix que tous et leurs mères ont comparé à celle de Siouxie Sioux, j’ajoute cette fois des références à Dusty Springfield, pour le tragique qu’elle expulse dans ses chansons, et Shirley Bassey, pour certaines chansons plus langoureuses. En plus, sur scène, avec sa blouse rouge et ses pantalons haut-de-taille noirs, les cheveux nattés et le mascara charbonneux, elle dégage une force et une sensualité qui nous fait fondre plus que le soleil qui darde le parc Jean-Drapeau en ce week-end parfait.
À la guitare, c’est encore plus éblouissant que sur disque. À ses côtés, un batteur et une percussionniste/harmoniumiciste (ça se dit, ça, pour quelqu’un qui joue de l’harmonium?), et elle, impériale avec sa Telecaster qu’elle dompte ou fait rugir selon ce que commande les compositions. Entre lesquelles s’est notamment glissée la vieille Surrender d’Elvis Presley, et c’était suave à souhaits. Au jeu des premières rencontres, Calvi s’en sera infiniment mieux tirée que Janelle Monae.
Et je n’en dirai pas davantage juste pour vous donner appétit. Elle reviendra, c’est sûr.
Ratatat + Girl Unit + Elvis Costello (over & out)
Petites observations sur ma fin de soirée.
1) Après DFA’79, tout le monde s’est poussé en direction de Ratatat. De deux choses, l’une: Bright Eyes sur la grosse scène de la Montagne a drainé moins de gens. Mauvais alignements des étoiles pop, ici. Ensuite, je savais qu’on aimait Ratatat, mais à ce point qu’il n’y avait strictement personne du côté de Robot Koch? J’imagine que tout le monde a pris sa pause-poutine en même temps…
2) Elvis Costello & The Imposters en tête d’affiche du samedi fut, à l’évidence de ce public clairsemé (restons polis), une bien faible idée. Mais ne jetez pas trop vite la pierre à Evenko. Elvis ne devait même pas être le plan B de l’équipe de programmation. Ni même le C. Plus le W – et ça, c’est inquiétant, nous y reviendrons à l’heure des bilans demain.
Des noms ont circulé depuis des mois. Rumeurs, plusieurs sans doutes fondées, sur les têtes d’affiches de l’édition 2011 d’Osheaga. Assurément, Evenko a tout fait pour trouver mieux – pas sur le stricte point de vue musical, on s’entend, Costello est tout de même un vétéran de valeur (et son concert, bien rock, bardé de classique, était franchement bon), mais dont la valeur est plus grande pour les mélomanes d’une ou deux générations derrière la mienne. Il n’était pas à sa place à Osheaga comme auraient pu l’être (restons chez les vétérans) The Jesus & Mary Chain ou My Bloody Valentine, pour évoquer les souhaits d’un ami mélomane avec qui j’ai partagé une bière hier. En réalité, l’affiche de ce samedi soir était la meilleure qu’Evenko pouvait alors concocter, that’s it.
3) Ça manque d’eau sur le site. Je veux dire: d’endroits où aller acheter des bouteilles d’eau. Faut chercher et ça, à 35 degrés à l’ombre, c’est pas commode. Alors, pour vous éviter de tourner en rond, sachez que du côté du Piknic, on les vends 4,oo$ et que c’est le moins cher que j’ai trouvé à Osheaga. Ensuite pour les remplir, en quittant le stabile de Calder, prenez le pavé direction, disons, le métro, et dix pas, sur votre droite, y’a une rangée d’abrevoirs.
N’oubliez pas de vous hydrater, les amis. La crème solaire, c’est pas con non plus comme idée. Allez, on se retrouve là-bas.