#WTTMTL: Dans la cour des rois
Du haut de leur trône érigé au Centre Bell mardi soir dernier, quinze ans de rap nous contemplaient, et pas n’importe quelles années: les années où le genre a véritablement atteint un statut populaire et rassembleur, après le bouillonnement des fertiles années ’90 qui ont vu naître Jay-Z le rappeur et Kanye West le beatmaker devenu manieur de micro à son tour. Une visite à la cour pour rendre hommage à ces deux géants s’imposait, et personne n’a été déçu, même qu’il y avait un moment qu’on n’avait ressenti autant d’énergie pour un spectacle musical dans le Centre.
Commençons par la fin du concert Watch the Throne, si vous le voulez bien. Cinq fois le succès récent Niggas in Paris, disons en guise de rappel. Peu avant, les dernières grandes bombes respectives de Weezy et Hova, Golddigger et 99 Problems.
L’apothéose, rien de moins, au bout d’une quarantaine de hits balancés en deux heures trente minutes. Pendant ces deux chansons, l’un jouait les hypeman de l’autre. La foule s’est soulevée pour le boogie de Ray Charles repiqué par Kanye. Elle a carrément explosé pendant la ritournelle du musical Annie recyclée par Jay-Z, une interprétation si percutante qu’elle a balayé illico de notre fraîche mémoire le succès précédemment envoyé par son ancien protégé. Un enchaînement fameux pendant lequel les deux stars se donnaient l’accolade musicale; c’eût été l’image parfaite de ce concert-fleuve si seulement chacun d’eux n’avait pas passé la plus grande partie du spectacle dans son coin, à jouer avec ses billes et ses beats.
Moins de six mois après avoir lancé l’album collaboratif Watch the Throne, les deux plus grandes stars du rap – ahem!, deux des plus grandes stars de la pop, point- foulaient les planches du Centre Bell pour offrir un concert généreux et épique, malgré quelques longueurs de part et d’autres… et peut-être plus de la part de Kanye. Son enchaînement autotuné Runaway et Heartless, en soliloque sur sa tour lumineuse, était interminable.
Or, hormis la demi-douzaine de chansons tirées dudit Watch the Throne et les featurings déjà connus (Run This Town, Monster…), c’était tout comme si Kanye et Jay-Z s’était négociés notre garde partagée: t’en enfiles quelques-unes, tu te pousses, c’est à mon tour de leur en mettre plein la vue. Et on répète le manège. Peu de collabos véritablement inédites pendant la soirée, sinon une apparition de Jay-Z à la fin de Diamonds from Sierra Leone – ce que j’aurais aimé entendre Jay-Z plaquer quelques vers sur Can’t Tell Me Nothing, ou voir comme Kanye aurait pu se débrouiller à côté du maître sur U Don’t Know!
De tels duos inédits auraient eu le mérite de souligner la complicité qui les a mené à travailler ensemble depuis plus d’une décennie, jusqu’à ce Watch the Throne (Jay-Z a d’ailleurs remercié « le génie » de son collègue en interprétant deux titres de The Blueprint). ‘Fallait alors se rabattre sur les gros plans des caméras, qui nous permettaient de croquer quelques regards complices, des sourires francs.
D’ailleurs, il y avait quelque chose de symbolique à les voir débuter le spectacle chacun à son extrémité du parterre, sur sa plate-forme qui s’élevait à trois ou quatre mètres dans les airs et dont les parois recouvertes de LED devenaient des écrans. Ç’aurait pu être l’entrée de deux boxeurs dans le Centre Bell, tiens.
Kayne et Jay-Z ont ainsi mis la table avec le matériel de Watch the Throne: H.A.M, Who Gone Stop Me, Otis (descendus de leurs trônes, ensemble sur scène avec un gros drapeau américain en arrière-plan). Plus tard, Jay-Z a pris les affaires en main, enfilant avec l’aplomb qu’on lui connaît ses Where I’m From et Jigga What, du solide. Puis il s’est esquivé en coulisses, laissant toute la place à son cadet, qui a déballé ses grosses Can’t Tell Me Nothing, Flashing Lights (excellente, elle aussi), Jesus Walks et All Falls Down.
Le moment fort a servi de pivot à la mi-concert, alors que, déclinant ensemble sur cette scène minimaliste - plate-forme, deux immenses écrans LED, seulement trois musiciens accompagnateurs -, les gars ont craché Run This Town, Monster, Power, pour ensuite s’assoir sur les marches et pousser les plus douces Made in America (avec l’intro fabuleuse de Frank Ocean) et New Day. Jay-Z a repris le contrôle en offrant ensuite ses classiques Hard Knock Life et I.Z.Z.O. « Merci de votre accueil, mais là, j’ai envie de vous ramener un peu dans ma ville », a-t-il alors annoncé avant que ne résonne le piano de son Empire State of Mind.
Le souvenir de ce moment restera longtemps.